Lettre de Rodez (1)

Publié le par Kha Luan

06 Juin

 

      Ma parole butine entre l'autre cahier et ce carnet. Je suis à Rodez, dans le département de l'Aveyron. Pas très loin il y a Toulouse. Dans quelques jours je serai en Bretagne avec Ivan et Fabrice. Dans quelques jours je retrouve Agnès et son amour. Rime riche, rime pauvre : je chie ma pauvreté dans les oreilles des rimailleurs. Toute la poésie est une immense et débile cochonnerie. Je me permets de plagier Artaud en ce lieu. Il y a le vocabulaire qui me manque. Il y a la cohérence qui se joue de moi. Il y a toutes ces phobies que je ramasse dans l'histoire de mon temps. Xéno & Politico. Que d'O. L'écriture me sauve in extremis de la noyade. L'écriture est l'excès qui crève ma tête et mes couilles. Jules veut toujours vadrouiller. Y-a-t-il des clefs et des codes, des codes et des serrures dans tout ce que j'écris. Probablement. Peut-être.

 

      Le monde est une vaste logorrhée. Vivre c'est un peu se retenir, c'est donner au monde une certaine retenue. Mais écrire c'est parfois (en tout cas souvent pour moi) une diarrhée mentale. D'où me vient cette expression si fécale ? De là bon sang. Mauvais sang. Le Je avance à pas douloureux. Car son devenir le fuit sans cesse. C'est un vrai désespoir. Il n'y a donc que la mort que l'on puisse atteindre sans prendre trop de risques. Il y a un événement qui me fait vomir de douleur et d'encouragement : la maladie de... J'y pense souvent. Mes insomnies viendraient-elles de là ? Le sexe me préoccupe. La dimension poétique et sociale du sexuel (cet élément qui traverse les siècles et les civilisations imperturbablement, heureusement !!!) est une chose énorme, qu'il faut considérer avec audace et arrogance. Je ne parle pas que du sexuel coïtal, je veux parler du sexuel singulier qui est le rapport de chaque individu à ses propres considérations du sexe, de sa sexualité. Qu'en fait-il au fond ?

 

   Dans la Cathédrale Notre-Dame de Rodez. Une musique d'orgue. Une fraîcheur organique. Il me semble que la fraîcheur des lieux saints, et en particulier les cathédrales, révèle une origine, relève d'une certaine idée de la création. La création y semble aller de soi. Je ne crois pas à vos codes et à vos lois, mais il y a quelque chose de vrai quand je vois ce qu'il en est fait de votre image. Les églises. La musique d'église est une communion entre moi et l'univers. L'église. Eglise est un terme générique que j'emploie pour dire quelque chose de plus énorme. Une dépassitude de l'être. C'est-à-dire un dépassement du dépassement. C'est la première fois que je pleure dans une église. Ici la Cathédrale de Rodez. Une autre Notre-Dame. C'est tout mon drame qui est en train de dérouler sa démesure et ses inconséquences. Il y a un être, un moi que je veux dépasser, et pour ça je me surpasse souvent, mais il avance toujours au-devant de moi. J'aime ces brefs passages en des lieux où seul le nom me donne une information : situation géographique, histoire, personnages y ayant fait un séjour. Mais cette information laisse aussitôt place à une multitude incomparable d'autres informations : je peux observer les corps des gens, les entendre parler, voir les maisons où ils habitent, la façon dont ils s'habillent... Mais ces séjours courts sont avant tout pour moi un moyen de faire l'expérience de mes limites. J'en découvre toujours d'autres : dans un lieu inconnu l'isolement est un état de jouissance. Et immanquablement les mêmes reviennent, celle, par exemple du franchissement du corps. Le sexuel ayant pris pour moi une ampleur mystique, ou quasi métaphysique, il n'est plus maintenant qu'une étape qui précède celle ultime de l'acte d'écriture. Peut-être ai-je toujours procédé ainsi avec cette limite-là. Il s'agit toutefois d'une limite qui surgit à la terminaison de chacune de mes pensées, non pas que celles-ci tendent à l'atteindre, la limite du sexuel intervient comme une interruption, qui serait une sorte d'incomplétude de toute pensée. Le sexuel est dans la pensée, telle la mort qui accompagne chacun de nos gestes. Les êtres sont-ils séparables ? Je crois que l'on dirait mieux en considérant la part sexuelle (sexuée) de chaque être. Ce sont les parts qui s'associent, ce sont elles qui déterminent l'histoire des êtres. La guerre me semble l'exacerbation de toutes les tensions qui lient tous les modes d'être. Elle serait la rencontre, la découverte d'une tension, donc d'un mode qui fait obstacle, problème.

 

      J'ai presque fait le tour de Rodez à pieds; ça monte et ça descend ! La ville, la vie. Je bavarde, baratine, baradis. Paradis : voilà ce que je veux dire. Une chance, une fortune, un hasard, des Paradis. L'art mérite que je vive, que j'aime.

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