Cette attente-là

Publié le par Kha Luan

                                               Là, lêtre

 

 Il attend quelqu'un, ou bien il attend la lettre de quelqu'un. Pour reprendre son souffle, pour donner du vent à son sang, du sang à sa respiration.

 

 Il attend pour croire à une vie abondante.

 

 Il attend pour écrire sa solitude. Il vit souvent seul et il devine chez les autres les amours percluses, les enchantements effacés par l'âge, l'enfance désenchantée, les silences blafards, le suicide imminent, le désespoir à fleur de peau. Ou :

 Il voit dans leurs visages un bonheur trop parfait. Il se méfie de la perfection,

 Il se méfie de lui, voyant.

 Il est presque tout seul et à jamais dans la solitude.

 Il attend!

 Il, c'est un homme qui attend. Rien au juste. Tout, c'est dire, rien.

 Elle! C'est commencer à vouloir dire quelque chose.

 Déjà tout arrive. Mais non. Tout est revenu, tout revient. La confusion ne permettant pas de démêler les images et les pensées, de distinguer les choses et les êtres, il faut encore attendre.

 Un peu.

 Que la réalité se dissipe!

 Mais NON. Il n'y a que la réalité. Première affirmation non contradictoire. Un mot qui n'admet aucune correspondance. La réalité ne correspond à rien d'autre qu'à elle-même. Elle ne correspond pas non plus avec une autre réalité.

 L'attente est dans cette nudité-là du monde. L'homme qui attend est une réalité intransigeante et insurmontable. Il n'y a rien d'autre à faire.

 Abondance comme survivance d'un reste. L'oeil du père.

 Il veut vivre la fin de l'histoire. Ou la fin d'une histoire, pas la sienne. Il ne connaît les histoires qu'au travers d'une minuscule porte.

 Des femmes et des hommes. L'Histoire. Des villes et des noms de villes.

 Des livres ou le temps enfin réalisé.

 La lettre n'arrive toujours pas. Il l'attend.

 Et tout se déroule, perdu dans la réalité de l'attente.

 Il attend quelqu'un, ou bien il attend la lettre de quelqu'un.

 Les chefs-d'oeuvre des musées attendent que les regards leur disent

 Le sens de la beauté. Ce qui est beau, ce qui regarde le beau.

 Les révolutionnaires attendent la révolution, les politiciens attendent les élections, les vieux la mort, les fleurs le printemps, l'amoureux une réponse, les livres d'être lus, les pays pauvres les touristes, les touristes des choses à acheter, les chiens d'être promenés, les étrangers le droit de l'être, les étudiants la fin des études.

 L'univers n'attend rien. Le temps n'attend pas.

 Il pense à tout ça quand il attend. Il promène ses yeux dans les allées de l'inconscient. Il ne devine pas les bruissements de son être sous ses propres pas. Il n'entend plus que le grondement d'une image. Sa propre image en train d'attendre. L'image de l'attente. C'est elle qu'il promène dans les couloirs du labyrinthe de l'infini. Il doit espérer quelque chose. Sinon il n'aurait aucune considération pour l'infini.

 Il s'entretient avec lui-même.

 De temps en temps il s'attable. Non pas pour manger. Car il mange peu. Une surface plane...la table. Une autre surface plane...la feuille blanche. De temps en temps il s'asseoit à sa table pour vouloir écrire. Souvent il n'écrit rien.

 Il l'attend : l'écriture.

 Il ne connaît pas le mot inspiration.

 Il attend l'écriture de la même façon qu'il attend la lettre probablement perdue. Perdue probablement. Perdue aussi probablement.

 Il n'est pas nécessaire de connaître l'attente pour écrire, mais il suffit d'attendre pour écrire. Laisser venir à terme la latence. Laisser entrer le temps. Laisser pourrir le monde et manger criminellement cette pourriture-là.

 Il attend parce qu'il croit que tout est perdu d'avance, que tout a été perdu.

 Déjà-Quand!

 Il ne cherche pas, mais il veut retrouver :

 Son père, l'enfance de sa mère, son enfance qu'il ne connaît que par le souvenir, la chaleur du monde à sa sortie du ventre, le premier regard, le premier mot, la première pensée, la vue du sang, son sang quand il ne saigne pas, et celui qui coule ailleurs, sans lui. Il veut retrouver tout ça, et il veut re-connaître tout ça.

 Il aime les choses qu'il ne connaît pas / il connaît les choses qu'il aime.

 Il pourrait se mettre à ne plus établir que des séries de mots désignant ce qu'il aime ou ce qu'il ne connaît pas. Il écrirait pendant la journée et, le soir, avant de s'endormir à l'ombre de la lumière, il relirait ces listes interminables, comme il relisait le poème qu'il devait réciter le lendemain en classe. Il retournerait ainsi à l'école.

 Ecrire c'est toujours apprendre. Une joie. Un émerveillement.

 Mais il faut attendre avant de savoir les choses que l'on aime, avant de connaître ce(ux) que l'on aime. Il ne sait pas aimer, il aime. Il n'aime pas pour savoir aimer, de même il n'écrit pas pour savoir écrire, ni pour écrire qu'il-ne-le-saura-jamais-mais-qu'il-essaye-cependant.

 Alors il continue d'attendre. Il se réalise dans cette attente-là.

 Un jour viendra où cette attente se brisera. Comme mille soleils dans le silence d'une nuit absente. Comme un conte qui se répéte. Une bouche qui éclaire la parole. Comme mille cris pour faire taire l'indicible.

 Un jour viendra où son attente, intemporelle, se réalisera sans qu'il n'en sache rien.

 Il est mort

 Mort d'avoir attendu le temps. Qui est pourtant venu ?

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