Une histoire de gens
Lu dans La Fabrique, de Jean-Claude Emion (éd. Maurice Nadeau).
"Je suis revenu sur les lieux de mon enfance non pour réveiller des souvenirs endormis, mais pour me réconcilier avec l'avenir. Intention insensée! Ma femme attend ce que d'autres appellent un heureux événement, et moi inquiétudes et perturbations. Où vais-je le placer, mon enfant? Dans quel chaos fera-t-il irruption? Alors que moi-même, le père, je n'ai pas encore digéré ma naissance. J'ai retrouvé les lieux de ma jeunesse. Comme ils ont vieilli! L'air est toujours aussi tendre et léger, la courbe des vallons aussi douce et l'horizon reste velouté d'une brume bleuissante, cependant quelque chose s'est étiolé. Le sentiment. Une sensation époumonée, à bout de souffle. Ce que les hommes font de leur vie compose moins l'histoire que la déliquescence de leurs aspirations, que le détournement de leurs talents et de leurs inventions, que les atteintes à leur environnement. Mille petits détails qui ont leur mot à dire et qui, réunis, font entendre une immense plainte. Saisi, dès mon arrivée, comme si j'avais été aussitôt absorbé dans une assourdissante protestation. Pourtant s'il y a une raison d'espérer, je sais que c'est ici que je la trouverai. Fouiller. Fouiller partout pour dénicher l'espoir. Partir du commencement, de cet autrefois qui me pèse comme une promesse non tenue."
Sans avoir fouillé, sans avoir tenu de promesse, khaluan a créé deux espoirs. Ces deux-là l'éclairent, malgré la fumée noire et dense d'un chaos produit en partie par l'esprit du temps, et en partie par l'irresponsabilité des hommes. Cependant, il est vrai que par ce temps de manque, un tel livre apporte la poésie, même si elle est de désespoir. Il mérite que l'on prenne le temps de le lire, lentement, dans la fraîcheur d'une chambre claire.