Lettre à M.

Publié le par leblog@khaluan.com

Chère M.,

    Tu connaissais déjà les mots que je portais en moi. Des milliers de calamités gonflées au souffle de l'immaturité qui mordait dans l'inexpérience de la jeunesse. Tu ne pouvais pas deviner les forêts et les mers que je construisais alors avec ces mots-là. J'y habite à présent. Dès que tu parles, nous sommes voisins. Nous nous quittons par le silence. Le silence par lequel nous ne nous sommes plus jamais revus. Risibles silences. Factices absences. Seuls les dieux sont absents. D'ailleurs je n'évoque pas ton absence, ni ne me souviens de ta présence. Seul m'importe le phénomène physique qui te fait : le corps. Sa présence est bien réelle, claire et définie. C'est elle qui te fait et c'est elle qui me dit. A quoi bon chercher une métaphore pour tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Tu es un Nom, aux branches duquel se sont accrochées des phrases entières de ma mémoire, dictées par la volonté, ou émises par l'esprit qui, épris de nostalgie, et sans quitter l'espace à l'intérieur duquel il exerce toutes ses fonctions, a éprouvé le désir de se projeter en avant dans le temps et, comme s'il a eu peur de tomber dans un vide épouvantable le jour où, essayant de se souvenir de ton visage ou du parfum de ton sexe il n'aurait pu trouver qu'une ombre pâle ou l'odeur de tout ce qui n'a pas d'odeur, d'y graver pour l'éternité d'une vie tous les éléments infimes et précis de ton être qui lui permettront de te reconstituer dans l'éloignement. De même que le silence nous empêche de nous voir et nous a séparés, de même nos noms nous éloignent infiniment de la communication, du partage, et nous maintiennent ainsi dans le fond inconnaissable du langage et de l'imagination. Que ne puis-je invoquer qui me rattache encore à toi ? La détresse de l'isolement ? La joie de revivre la première fois ? La certitude d'un amour réciproque ? Le doute que l'amour n'avait pas éclos ? Oui, oui, oui, oui, oui, oui,...Non, non, non, non, non, non,... La mort avait, dès notre premier baiser, posé son regard sur nous. La réalité ne m'ayant pas encore conquis, je n'avais pas senti la présence de cette soeur curieuse. A vrai dire, je n'étais pas présent pour elle. Le désir de séduire giclait de mon être : je l'avais certainement touchée. Barbouillée du sang de l'être la mort continue de séduire. "J'aime séduire". Je te l'ai dit. Je le dis. C'est grossir l'image de ce qui doit être vrai. C'est démontrer par la sincérité que ce que je dis doit être une parcelle de cette vérité qui me fait. C'est exagérer la liberté de la parole. C'est rendre irresponsable chacun de mes gestes. C'est donner raison à ce que tu m'as écrit : "Tu es un irresponsable." Je le suis. Puisque tu le dis.

 

                                                                                  Exagérément irresponsable,

khaluan

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Publié dans Lettres aux inconnues

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