Insensé
C'est insensé ce que j'écris. Ce que j'ai écrit ! La démence claire remue dans ma gorge, tel le chant de l'enfant castré. Comment suis-je venu au monde ? Comment suis-je là, avec le sexe que j'ai ? Comment puis-je signifier quelque chose en me répétant inlassablement comment je peux signifier quelque chose ? Com-ment. Avec un mensonge dès l'origine. J'étais un corps et je suis la conscience de ce corps. La chose par excellence. Quelqu'un dont l'acuité est assez forte pour retourner la vision observerait très possiblement que ce corps s'écroule et se perd sous les rides de sa propre décomposition. L'innocence m'autorisait à croire à la jeunesse étern- elle, à cet âge-là en tant qu'âge immuable des rires et des jeux, des secrets et des pleurs, des cris et des promesses, à l'instant pour ce qu'il est, c'est-à-dire éternel, mais d'une éternité débordante, gorgée de fantaisies et de tristesses. La conscience renversa tout. Il a bien fallu ça. Un deus ex machina. La conscience comme un éclair persistant, insistant voire. Il a bien fallu qu'il y eut des réponses non-révélées. L'enfance s'enferme dans l'occultisme. Comment je suis né avec le sexe qui me caractérisera. Comment ce sexe-là cautionne la jouissance que j'en ai. Comment il détermine ma façon d'être au monde. Mon rapport constant et consistant au reste de l'univers. J'avoue éprouver l'impossibilité d'imaginer quoi que ce soit de probant sans préalablement essayer de jauger le plaisir que j'en aurai. J'avoue sans cautèle : je n'ai pas d'imagination. Je ne m'imagine rien; pas. Mon corps, mon scandale me suffit. Il est homo- morphe à son propre sexe. Commettre l'acte sexuel c'est réduire son corps à l'organe même qui lui donne cette conscience, prise sur le faîte de la jouissance. Que suis-je en train de ne pas dire ? Qu'il y ait un sexe capable de s'ériger en affirmation absolue de plaisir ne m'intéresse que de très loin, mais qu'il soit totalement identifiable au corps pour lui permettre de jouir pleinement et dans tous les sens de toutes ses prétentions d'occuper le temps et l'espace, cela est proprement mystérieux, intraduisiblement fabuleux. C'est donc une fable qui participe à la fois de la réalité matériello-contingente - la présence du corps au monde - et de l'oubli de l'imagination. Dire le sexe c'est dire le scandale de ma présence. Le Dire essentiel, et scandaleux. Presque criminel. Mais le crime est nécessaire au progrès, le crime est constitutif de l'acte créateur. Parler du sexe est une opération plus courante, plus familière, c'est raconter une certaine fable follement amoureuse de celui qui la raconte, liée à lui pour la vie.